Les hôtels Hilton sont en général le parangon de l'anonymat luxueux des chaînes d'hôtels américaines, proposant dans les grandes métropoles internationales des prestations haut de gamme et sans surprise, mais la chaîne ne se cantonne pas à ces gratte-ciel sans caractères, et il existe au moins un Hilton qui sort très largement du lot, en se distinguant par son cadre et son originalité.
Il faut aller le chercher loin, dans l'état malais du Sarawak, sur la partie Nord de la vaste île de Bornéo, et plus exactement à Batang Aï, non loin de la frontière indonésienne, à 275 kilomètres de Kuching, la capitale de l'état, jadis fondée par James Brooke, le premier des rajahs blancs.
Il faut donc faire un peu de route pour y arriver.
La majeure partie du trajet se déroule sur la pan-Bornéo, une route de 900 kilomètres qui part du Kalimantan en Indonésie, traverse tout le Sarawak en Malaisie jusqu'à Miri, passe au sultanat de Brunéi, et s'achève au Sabah, à nouveau en Malaisie, l'équivalent local de la transamazonienne, taillée à travers ce qui fut une jungle primaire, mais la végétation le long de cette route est désormais bien pauvre, les terres ont vite été érodées après la déforestation, au point que certaines sont déjà abandonnées à une forêt rabougrie qui a repoussé là, et la seule culture notable est le palmier à huile - les biscuits de Danone ou Kraft Foods, et leurs compositions saturés d'huile de palme hydrogéné, sont ainsi les grands responsables de la déforestation à Bornéo…
L'on bifurque au bout de 200 kilomètres sur une route toujours bitumée, mais plus proche de la départementale, pour les 75 derniers kilomètres, jusqu'à atteindre le barrage de Batang Aï, qui permet de réguler l'apport en eau de Kuching et de produire 240 MW d'hydroélectricité, au prix du sacrifice là aussi d'une portion de forêt vierge, et du déplacement de 3000 dayaks (ou ibans) qui y vivaient, et peu après le barrage se trouve l'embarcadère du Hilton Batang Aï.
L'on abandonne alors son véhicule pour charger soi-même son bagage dans les bateaux qui font la navette, Hilton n'ayant pas prévu de porteur pour cela, ce qui est un peu dommage lorsque l'on arrive avec la Delsey de combat, et je comprends subitement pourquoi nombre de voyageurs mieux informés que moi sont arrivés seulement avec un petit sac, et un minimum d'affaires !
La traversée du lac prend une vingtaine de minutes, les eaux calmes et les rives boisées forment un spectacle magnifique, pour peu que le soleil soit de la partie, et que les fréquentes averses tropicales aient le bon goût de différer leur venue, et l'on distingue bientôt l'hôtel, à peine visible au milieu de la végétation.
L'hôtel est fort original.
Il se présente sous forme d'une dizaine de bâtiments inspirés des longhouses, ces maisons traditionnelles des peuples de la jungle de Bornéo, et les toits bruns de ces bâtiments longs mais pas très hauts ne se distinguent guère de la végétation environnante, seul le pavillon central abritant réception, lobby, bar et restaurant est dans un style « hôtelier colonial », mais toujours en bois, et la piscine en son arrière reste évidemment une piscine d'hôtel, dans un cadre somptueux avec au loin le lac et en arrière plan le sommet boisé de la colline - la piscine est d'ailleurs de belle taille, environ 25 mètres de long sur 10 de large pour 1,30 mètre de profondeur constante.
Des canopées couvrent les passages permettant d'aller d'une longhouse à l'autre, et l'on peut ainsi circuler au sec même lors d'une pluie diluvienne, et constater au passage l'organisation assez originale des longhouses, les chambres de l'hôtel en occupent systématiquement l'arrière, tandis qu'une largeur importante de couloir est elle aussi abritée sous la longhouse, correspondant au « ruaï », terrasse intérieure vouée aux activités communes, des maisons traditionnelles, chaque ruaï de l'hôtel mettant d'ailleurs à disposition une planche et un fer à repasser pour ménagère en manque. Un balcon, cette fois-ci extérieur, complète la longhouse, et c'est de ce balcon, ou bien des fenêtres du ruaï donnant sur ce balcon, que l'on a la vue sur le lac.
La disposition est surprenante, puisqu'aucune des chambres ne dispose de la « lakeview » qui serait a priori préférable, mais elle correspond à la tradition des ibans (ou dayaks), selon laquelle l'avant de la maison était le balcon, et que présenter l'arrière (soit les chambres) au lac correspondrait à une grave offense à l'esprit du lac, l'équivalent d'un humain qui montrerait son postérieur à une divinité ! L'origine réelle est sans doute plus prosaïque, puisque le balcon servait de tour de guet et permettait de voir venir un éventuel ennemi en quête de têtes, venant forcément par l'eau vu la difficulté à passer par la jungle, mais la tradition a en tout cas été respectée ici, contribuant au cachet de l'hôtel.
L'enregistrement est fort efficace.
La réception se trouve dans le hall central, dans le seul bâtiment qui ne soit pas en forme de longhouse, juste au-dessus de la jetée du quai, et le personnel à la réception est fort souriant, et se révèle promptement disponible, sans doute d'ailleurs aidé dans sa disponibilité par la carte Hilton Honors Golden VIP de ma compagne, qui aide à nous distinguer du lot commun des touristes enrégimentés dans leurs groupes.
Les papiers sont déjà pré-remplis, il ne reste plus qu'à compléter les renseignements, et la clef, sous forme de carte codée à trou est immédiatement remise, et lorsque j'en demande une deuxième, il ne faut pas plus d'une dizaine de secondes pour que le désir soit exaucé, et la femme qui s'est chargée de l'enregistrement indique avec le sourire le chemin à suivre pour atteindre la chambre, un sourire que je retrouverai d'ailleurs auprès de tout le personnel de l'établissement, d'une amabilité exemplaire.
La Suite est superbe.
La longhouse ne paye extérieurement pas de mine, avec son ruaï seulement décoré de quelques armes discrètement accrochées, mais dès que l'on ouvre la porte, ce n'est plus que luxe, calme et volupté dans cette suite aux murs et parquets de bois, et où le mètre carré n'a pas été compté.
Le salon est vaste, un grand bureau et sa chaise, une large table passe entourée d'un canapé trois places et de deux fauteuils, deux tables d'appoint portant des lampes, un meuble avec la télévision, et dans le coin sous l'escalier un meuble de rangement comportant le minibar et le kit thé-café. Cette première partie de la suite dispose d'un WC, d'un lavabo et d'une douche, ainsi que d'une climatisation, et l'escalier conduit à la chambre.
La chambre est dotée d'un grand lit et de deux chevets, de sa propre télévision, d'un meuble servant à la fois de pose-valise et de commode, d'une vaste penderie, et à nouveau d'une salle de bains équipée de WC, lavabo et douche, avec en sus cette fois-ci les produits de bains (shampoing, gel douche, …). Et la chambre dispose de sa climatisation autonome, qui peine un peu cependant à refroidir la chaleur accumulée sous le toit de la longhouse.
La décoration de l'ensemble est faite avec goût, avec des rideaux ou carrelages aux motifs ethniques, et les fenêtres de cette suite donnent sur un parc à l'arrière de l'hôtel, alors que les chambres de base sont moins bien loties, avec pour certaines une vue pratiquement directes sur un mur de soutènement.
L'on se sent bien ici, même s'il manque quelques petites attentions comme l'eau minérale à titre gracieux ou les peignoirs de bain, et cette suite est ma foi un séjour fort agréable, un luxe serein, il n'y a pas d'ostentation nouveau riche, seulement un ensemble de fort bon goût…
Le petit déjeuner est servi sous forme de buffet.
Il y a là largement de quoi se nourrir, même si le buffet est un tout petit peu plus simple et moins exhaustif qu'à l'habitude dans ce genre d'hôtels, par exemple il n'y a pas de tomates dans le salé chaud, seulement saucisses (de bœuf), bacon (de bœuf), pommes de terre paillasse, œufs à la demande et diverses préparations plus locales.
Le café et le thé sont servis à table, mais le chocolat n'est pas disponible, les jus de fruits sont limités à pomme, ananas et orange, et pas d'une qualité exceptionnelle, les yaourts sont présents mais pas en grand nombre, mais il y a pain, toast, viennoiseries et gâteaux divers, salade de fruits frais, céréales, et quelques autres que j'oublie sans doute.
Ce n'est pas mal, mais c'est quand même un cran en deçà de la norme pour ce genre d'hôtels, l'éloignement rend sans doute les produits plus chers et incite à ne pas trop gaspiller.
Le restaurant est très sympathique.
L'on peut y dîner (et y déjeuner aussi) à la carte ou au buffet, je n'ai testé que la formule buffet, puisque c'est celle qui était incluse dans la demi-pension, formule de mon séjour. La salle de restaurant est raisonnablement vaste, avec un grand buffet central, mais l'on peut aussi s'asseoir sur une terrasse couverte, avec vue sur le lac, et savourer là un des cocktails du bar, comme le succulent Longhouse Brew de la maison, à base de tequila et vin de riz iban, est plus que plaisant, l'on se sent alors comme dans Out of Africa, assis confortablement à l'abri, un verre à la main, pendant que les pluies équatoriales tombent à quelques mètres, et que les éclairs zèbrent le ciel, l'on a une pensée pour les explorateurs du XIXème siècle qui vinrent ici en pirogue, au mépris des éléments adverses et des dayaks chasseurs de têtes, alors que désormais une carte de crédit suffit.
Le buffet propose un large choix d'entrées, par exemple des salades, et surtout de plats chauds, le jour du buffet « Chinese Style » se traduit ainsi par poisson à la vapeur, poulet au Sésame, agneau à la Sechuan, bœuf encore d'une autre manière, et avec tout cela un bon choix de légumes et une soupe faite à la demande par un employé. Le buffet « Western Style » du lendemain se révèle très recommandable également, avec des pâtes à la carbonara surprenantes mais plutôt réussies, et un choix de poulet, gambas, bœuf ou agneau tranché. L'on peut ensuite prendre quelques fruits, hésiter entre quelques unes des nombreuses pâtisseries, avant de terminer sur une coupe de glace trois boules, le moins que l'on puisse dire est qu'il y a de quoi se nourrir ici, et tout cela est très bon, ce qui est loin d'être le cas partout en Malaisie.
Le dîner ici est un véritable plaisir, le buffet n'est pas un prétexte à faire du n'importe quoi facile, et l'on se régale d'une nourriture vraiment délectable…
L'hôtel offre quelques activités.
La piscine est évidemment à libre disposition des hôtes, et une initiation à la sarbacane est proposée tous les après-midi à 15h00, mais l'on peut également faire quelques excursions « weather permitting » (si le temps le permet).
L'hôtel propose ainsi deux balades facile autour de l'établissement, une promenade matinale à 06h15 pour voir le lever du soleil, et une autre pour découvrir la nature à 10h00 ou 16h45, permettant d'aller profiter d'un point de vue en haut de la colline (et bientôt de faire une canopy walkway, promenade sur un réseau de pont de lianes), mais surtout des excursions à la découverte du parc national de Batang Aï, que je n'ai pas eu l'occasion de tester puisque j'avais déjà par ailleurs une excursion chez les dayaks à mon programme. L'on peut en tout cas, moyennant un petit paquet de ringgits et une réservation la veille, faire des promenades en pirogue sur le territoire des ibans, ou se lancer dans un trek de quelques heures sur la trace des trafiquants de jadis, un « smuggler's trail » qui permet paraît-il de voir nasiques et orang-outans.
Le catalogue d'excursion reste quand même limité, et il n'y a pas là de quoi motiver un très long séjour, je suis pour ma part resté deux nuits, une troisième m'aurait permis de me lancer dans le smuggler's trail, mais je ne suis pas certain qu'une quatrième aurait eu un quelconque intérêt.
Le prix reflète l'exclusivité de l'établissement.
Les réservations peuvent se faire auprès du Hilton de Kuching, mais j'avais pour ma part prix une formule packagée incluant les deux nuits en demi-pension, les deux transferts en voiture privée depuis Kuching et une excursion dans une longhouse Iban, prestation que l'hôtel ne propose pas parmi ses excursions, alors que la visite des héritiers des chasseurs de têtes est le motif premier d'un séjour dans cette partie pour le moins reculée de la Malaisie.
La formule complète revient alors pour deux personnes à 5250 francs (soit huit cents euros), ce qui fait certes quelques sous, mais n'est pas injustifié compte tenu du caractère unique de l'hôtel, et de la rareté de possibilités de telles excursions, l'on n'est pas ici en train de voir une reconstitution au Sarawak Cultural Village de Damaï Beach, mais bien dans la terre ancestrale des Ibans, là même où James Brooke, le premier des rajahs blancs, vint calmer les guerres tribales.
Alors oui c'est cher, mais ça les vaut, et il y a des fois où il faut savoir se faire plaisir dans la vie, si on a la chance de le pouvoir…
Hilton Batang Aï ? Banzaï !
Cet établissement très spécial est bien loin de l'anonymat standardisé des hôtels de chaîne habituel un ensemble hôtelier d'un style unique, au beau milieu d'un cadre exceptionnel, et à portée de sarbacane, ou peu s'en faut, des derniers dayaks, héritiers des chasseurs de tête vivant paisiblement dans des longhouses qui ont inspiré les bâtiments de l'hôtel.
L'exclusivité des lieux se reflète certes dans des tarifs à la hauteur du miracle que constitue la présence d'un hôtel luxueux au beau milieu de nulle part, mais le prix s'oublie devant le plaisir d'un tel séjour, et le fait d'être l'un des rares à pouvoir rencontrer les dayaks dans leurs terres, avant que leurs traditions ne s'évanouissent définitivement…
Les plusUn hôtel superbe et unique . . .
Les moins. . . et cela se paye .
toubib901 recommande Hilton Batang Ai Longhouse Resort ?
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